Peut-on encore sauver la construction européenne ?

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Peut-on encore sauver la construction européenne ?


« L’Europe c’est la Paix » : c’est la traduction que certains de nos responsables ont donné à l’allocution testament de François Mitterrand prononcée le 17 janvier 1995 à Strasbourg pour la présentation de la présidence française au Parlement Européen.

De fait, la mythologie européenne s’est emparée de ce viatique qui avait vocation à rappeler aux jeunes Européens, oublieux des affres que connut le continent avant 1945, que nous vivions dans un espace de progrès et de paix qui serait permis par la construction européenne. On a d’ailleurs pu lire en 1992 dans L’événement du jeudi, que le rejet du traité de Maastricht nous conduirait irrésistiblement à une nouvelle guerre avec l’Allemagne, qui du fait de la réunification serait forcément conduite, sans l’encadrement d’une intégration européenne renforcée, à une politique de puissance avec l’Europe centrale, source inévitable de conflits à venir.

On ne reviendra pas sur le niveau d’argumentation de la fin de campagne du OUI au TCE en 2005, ce serait par trop caricatural.

Cependant, alors que cette affirmation semble être acceptée comme une vérité révélée, il est peut-être utile de revenir sur les conditions de lancement de la construction européenne dans les années 1950. À cette époque, l’Europe occidentale est en pleine reconstruction et notre continent divisé profondément par la guerre froide avec d’un côté les démocraties libérales soutenues économiquement par les États-Unis d’Amérique et de l’autre le « démocraties populaires » sous tutelle de l’Union soviétique qui y pratique – sous le masque de la solidarité entre « États socialistes » une véritable politique impérialiste.

On pourra rétorquer qu’une des premières tentatives d’unité européenne va échouer sur un sujet engageant la paix et la guerre, puisque les parlementaires français s’opposèrent à la création de la communauté européenne de défense (CED) alors que d’un bord à l’autre de l’échiquier politique communistes et gaullistes dénonçaient le réarmement de l’Allemagne, ce qui paraissait insupportable à leurs yeux 5 après la capitulation du Nazisme.

Pourtant, il était peu question alors pour l’Allemagne de retrouver par des biais détournés au travers de la CED une puissance politique et des ambitions militaires improbables, alors même que la division du monde et du continent européen s’illustrait au cœur de son territoire. C’était au contraire un projet visant à prendre une partie du fardeau de la défense contre l’éventualité d’une agression soviétique, qui n’avait rien à voir avec celle de circonscrire d’improbables poussées de nationalisme belliqueux et conflictuels au sein de l’Europe occidentale.

L’Europe occidentale a abdiqué à cette époque la possibilité de se doter d’une défense autonome de celle de l’allié atlantique et donc de garantir elle-même sa paix. L’adhésion quelques années plus tard de la République fédérale allemande à l’OTAN, qui trouva comme réponse la création du Pacte de Varsovie, est venue réglé cette question. La priorité des européens étaient la reconstruction et l’émergence d’une économie compétitive, qui ne pouvait se concevoir que dans le cadre d’une coopération économique et industrielle renforcée entre les six fondateurs des communautés européennes (CECA puis CEE).

Ainsi, de fait, ce n’est pas la construction européenne qui a permis la paix, mais bien la paix et la sécurité derrière le bouclier nucléaire américain qui ont permis le développement dans le temps de la construction européenne telle que nous l’avons connu.

I- Les dérives ordo-libérales actuelles étaient-elles inéluctables ?

Ce malentendu originel s’est amplifié avec le temps, il a nourri – en s’additionnant avec de nouveaux malentendus – le fait que les États membres de l’Union européenne n’ont plus beaucoup de raisons communes pour lesquelles ils ont adhéré à l’Union.

Les dérives qui ont conduit à l’impasse actuelle de la construction européenne sont tout à la fois la conséquence de choix politiques naïfs ou d’une volonté avérée de céder dans la bataille idéologique face à l’ordo-libéralisme…

Nous ne pouvons pas faire nôtre le discours de Jean-Pierre Chevènement ou Philippe Seguin au moment du débat sur le traité de Maastricht. Ce n’est pas faire insulte à l’intelligence du premier que de rappeler que les soubassement idéologiques de son raisonnement ne sont pas seulement « souverainistes » (ce qui n’est pas en soi une insulte) mais proprement nationalistes… dans la continuité d’un certain héritage de la gauche française qui s’identifiait avec les Jacobins puis Blanqui à la Nation.

Car en 1992, rien n’indiquait que les jeux étaient faits et que dès cette époque l’ordo-libéralisme avait définitivement triomphé de l’idée généreuse et solidaire d’une construction européenne du point de vue socialiste. Le traité ancrait l’identité économique de la construction européenne, jetait les bases de l’Union monétaire sans que son administration/sa gestion ne soit encore tranchée ; il créait surtout de toute pièce une citoyenneté européenne, qui a été insuffisamment exploitée depuis, et apportait une réponse collective ou communautaire au défi de la réunification allemande.

Les malentendus et les mauvais choix politiques sont postérieurs : la stratégie de Lisbonne, le malentendu franco-allemand du passage à la monnaie unique, un élargissement de l’union européenne à l’Europe centrale et orientale mal conduit et précipité…

I-1) Retour sur la stratégie de Lisbonne :

Les validations pratiques des dérives politiques sont contenus dans le choix stratégiques des gouvernements européens majoritairement « de gauche » à la fin des années 1990, sous l’influence de Tony Blair et Gerhardt Schröder, en faveur d’une vision libérale de la compétitivité : les États membres de l’Union européenne se sont dotés d’une stratégie de développement économique, baptisée« Stratégie de Lisbonne » et révisée en 2004-2005, qui donne pour objectif à l’union « devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale » ; la politique de cohésion de l’union s’est donc coulé dans cette stratégie, qui privilégie compétitivité, recherche et innovation. Cette stratégie de politique économique élaborée conjointement par des gouvernements libéraux et des gouvernements socialistes, qui avaient cédé sur leurs valeurs, illustre parfaitement ce que décrivait les textes du PS en 2010 : « La croyance en un système vertueux de progression sociale généralisée et de partage du travail harmonieux (les produits à faible valeur ajoutée pour les pays émergents, la frontière technologique pour les pays développés) a été balayée. », car la stratégie de Lisbonne est une tentative d’application concrète de cette croyance sociale-libérale. La stratégie de Lisbonne a, de fait, renforcé une situation antérieure déjà déséquilibrée que l’Union européenne paie aujourd’hui lourdement dans le contexte de la crise économique. La République fédérale allemande fait près de 65% de son PIB à l’exportation, en grande partie dans l’UE ; de ce fait elle écrase les productions et les exportations des autres États membres, alors que dans le même temps le consommateur allemand consomme peu et a eu tendance à moins consommer encore après les politiques d’adaptabilité et de flexibilité du marché du travail élaborées par les gouvernements Schröder puis Merkel. D’une certaine manière, la stratégie de Lisbonne a permis au niveau européen et dans une certaine mesure la transposition de ce que la communauté internationale reproche peu ou prou à la Chine sur la scène globale.

I-2) Le malentendu franco-allemand sur la monnaie unique :

Il suffit ici d’emprunter les mots de Dominique Strauss-Kahn dans sa « lettre à un ami allemand ».

« L’euro a été conçu comme une union monétaire imparfaite forgée sur un accord ambigu entre la France et l’Allemagne. Pour l’Allemagne, il s’agissait d’organiser un régime de taux de change fixe autour du Deutschemark et d’imposer par ce biais une certaine vision ordo-libérale de la politique économique. Pour la France, il s’agissait de manière un peu naïve et romantique d’établir une devise de réserve internationale à la hauteur des ambitions de grandeur de ses élites. Il faut désormais se sortir de cette ambiguïté initiale devenue destructrice et de ces projets autocentrés même si chacun sait qu’on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens. Cela nécessite un effort commun en France comme en Allemagne. Chaque pays rencontre des obstacles majeurs sur ce chemin. L’Allemagne est prisonnière d’un récit trompeur et incohérent sur le fonctionnement de l’union monétaire largement partagé par sa classe politique et sa population. En France, a l’inverse, la paresse, et le souverainisme larvé des élites économiques et intellectuelles est tel qu’il n’existe pas de récit ni de vision intelligente et rénovée de l’architecture de l’union monétaire qui puisse trouver un soutien populaire. »

I-3) Un élargissement de l’union européenne précipité et mal conduit :

En 2004 et 2007 (et 2012 si on ajoute l’entrée récente de la Croatie dans l’Union européenne), l’UE a connu le plus grand et plus rapide élargissement auquel elle ait jamais été confronté en intégrant la quasi totalité des pays de l’ancien bloc soviétique (Pologne, république tchèque, Slovaquie, Hongrie, Lituanie, Lettonie, Estonie, Slovénie, puis Roumanie et Bulgarie).

Un tel défi aurait sans doute dû prendre plus de temps et être plus accompagné et on ne peut que s’interroger sur la précipitation et l’impréparation idéologique et culturelle qui y ont pourtant présidé. Il ne s’agit pas de remettre en cause la capacité de ces « nouveaux » États membres à avoir rapidement intégré dans leurs législations respectives ce que l’on appelle l’acquis communautaire, dans les conditions rappelées plus haut, même si des doutes persistant peuvent être maintenus quant à la réalité pratique de cette acquisition communautaire en Roumanie et en Bulgarie, gangrenés par la corruption de leurs élites et la valeur toute relative dans ces pays de la notion d’État de droit (notamment au regard de leurs minorités ethniques et religieuses). Il est tout aussi frappant de constater que l’intégration de la Croatie n’a pas été freinée par les enseignements tirés (l’ont-ils seulement été ?) des vagues précédentes, alors que les processus en cours pour la Moldavie, la Géorgie ou la Serbie, le Monténégro, la Macédoine et l’Albanie n’ont été mis en veilleuse que du fait de la résurgence des conflits géopolitiques largement indépendants des souhaits des élites de l’UE avec la Russie ou des séquelles et des plaies toujours béantes du conflit en ex-Yougoslavie.

Quelles étaient les motivations profondes de ces États pour entrer dans l’Union européenne ? Elles n’avaient rien à voir avec la logique de construction solidaire et de communauté de valeurs qui avaient auparavant présidé à l’unification de l’Europe occidentale.

L’entrée dans l’Union européenne était pour eux synonyme et concomitante avec l’intégration dans le bouclier nucléaire de l’OTAN ou pour mieux dire américain… Comment leur en faire totalement le reproche quand la construction européenne antérieure fut largement permise par celui-ci ? Comment leur en faire le reproche quand dans le projet de traité constitutionnel européen, il était clairement inscrit que l’alliance militaire de référence de l’Union Européenne serait l’Alliance Atlantique ? Et comment ne pas voir que cette motivation ne différait pas totalement en termes de signification que lui donnait les Européens occidentaux membres de l’OTAN, alors qu’elle se faisait dans un contexte de divergences profondes entre les États-Unis d’Amérique version George W. Bush et une part grandissante de l’Europe occidentale concernant la seconde guerre du Golfe ? Rappelons-nous la sortie de Donald Rumsfeld sur la « Old Europe » et la « New Europe »…

D’autre part, cette intégration sonnait politiquement et psychologiquement comme une option pratique de rupture définitive avec le système impérialiste soviétique qu’ils avaient subi violemment jusqu’en 1989-1990. D’ailleurs, tous les partis « social-démocrates » de l’Europe centrale faisaient figure – et font toujours – à quelques rares exceptions près de meilleurs élèves libéraux de la classe européenne. Il est frappant de constater que dans une discussion avec nos camarades de l’Est, même un Tchèque considérera aujourd’hui le plus modéré des socialistes français comme un dangereux crypto-bolchevique, qui menacerait la liberté retrouvée dans ces États si on y appliquait les recettes de l’État protecteur qui ont encore (de moins en moins) consensus chez nous…

Par ailleurs, à la charge de l’Europe occidentale, comment totalement leur reprocher leur absence de conception « solidaire » de la construction européenne, alors que l’accompagnement de l’intégration des PECOs grâce aux fonds structurels a été incomparablement moins généreux que l’effort qui avait été réalisé en son temps pour permettre à la Grèce, l’Irlande, l’Espagne et le Portugal de se hisser aux standards européens ?

Ces pays ont d’ailleurs étaient ceux qui ont pris de plein fouet la crise financière de la fin des années 2000, discréditant tout à la fois leurs élites « social-démocrates » et conduisant dans ces pays au retour des partis libéraux ou ultra-conservateurs au pouvoir avec les recettes qu’on connaît et qui en font aujourd’hui des soutiens à la ligne politique intransigeante Merkel/Schäuble.

Par ailleurs, la faible profondeur historique de l’expérience démocratique dans ces États (excepté la République Tchèque) explique en partie, après l’implosion électorale des « social-démocrates » locaux, la poussée conservatrice et autoritaire qui a emporté la Hongrie et qui menace sans doute la Pologne, où le PiS apparaît comme la seule force alternative en passe de l’emporter contre les libéraux qui ne survivront pas longtemps au pouvoir après le départ de Donald Tusk pour la présidence du conseil européen.

II- Pourquoi le saut fédéral n’est ni réaliste ni souhaitable aujourd’hui…

Chacun à leur manière les tribunes de François Hollande et Dominique Strauss-Kahn portent la trace d’une grande naïveté et d’un manque de lucidité sur la période historique : ils acceptent un cadre contraignant qui les empêchent l’un comme l’autre de mener une autre politique que l’austérité induite par les traités européens ; seulement, l’un fait mine de ne pas s’en rendre compte, quand l’autre semble le regretter tout en se réfugiant derrière la mythologie européenne, appelant à la rescousse les grands noms de l’héritage culturel européen qui nous aurait « appris […] à fonder le partage entre la nature et la culture, entre le religieux et le séculier, entre la foi et la science, entre l’individu et la communauté. C’est parce que cet héritage nous est commun, qu’il est inscrit au plus profond de notre être collectif, qu’il n’en finit pas d’irriguer les œuvres dont nous avons été, dont nous sommes et dont nous serons capables, que nous avons su mettre fin à nos guerres intestines » mais aussi Alexandre et Napoléon (on se demande bien ce que fait l’antique roi de Macédoine dans cette galère…) comme inspirateurs de l’unité européenne que l’on préférerait moins brutale.

On voit que l’on retombe ici dans la justification a posteriori fondée sur le malentendu « l’Europe, c’est la Paix » : quand on appelle à la rescousse deux chefs de guerre, dont l’un a mis le Moyen Orient à feu et à sang, et l’autre l’Europe, plutôt que Sully, Victor Hugo ou Aristide Briand (qui soutenaient des projets purement intellectuels et restés à l’état de Chimères), on voit bien le niveau de confusion politique dans lequel nous sommes enserrés : à ce stade, pourquoi ne pas prétendre qu’Hitler lui-même voulait l’unité européenne mais que c’est dommage qu’il l’ait fait par la violence et en massacrant des millions de Juifs, de Rroms et de Soviétiques… !?

Le discours de François Hollande, au lendemain de l’accord du 13 juillet, revient en quelque sorte à signifier aux Français et à nos partenaires européens : « la zone euro va mal, renforçons la ! ». On ne peut qu’être surpris par un certain caractère hors sol d’une telle posture. En effet, dès son arrivée au pouvoir au printemps 2012, le Président de la République a abandonné toute velléité de contester la logique ordo-libérale de la construction européenne actuelle, mais au contraire de s’y conformer en acceptant de ne pas renégocier le TSCG et en recherchant des délais pour respecter et mettre en œuvre cette même logique. Lors des négociations entre la Grèce et l’eurogroupe, il est apparu comme, non pas le dernier soutien du gouvernement grec, comme le lui reprochait Nicolas Sarkozy, le dernier chef d’État européen qui souhaitait maintenir le lien avec les autres membres pour poursuivre la négociation. Son message à Alexis Tsípras était finalement d’une limpidité désespérante ; « aidez nous à vous aider ! » signifie tout simplement « faites comme nous, pliez-vous à la logique que vous contestez et tentez de négocier les miettes du gâteau ». Jamais il n’a envisagé une contestation des dérives de la construction européenne ou sa réorientation tant réclamée par la gauche de son parti.

Quelle est la stratégie du Président ? Lors de son traditionnel entretien du 14-Juillet, François Hollande a été précis : « La France va établir un document pour dire – ce sera bien sûr partagé avec nos amis allemands – voilà ce que nous pouvons faire pour un gouvernement économique. Nous pouvons aussi, dans une seconde étape, aller plus loin et avoir un budget de la zone euro. […] À terme, je souhaite donc qu’il y ait aussi un Parlement de la zone euro. » Ainsi, pour Paris, le renforcement de la zone euro peut être porté par une « avant-garde », soit un petit groupe de pays prêts à davantage d’intégration. François Hollande s’en est de nouveau expliqué dans une tribune publiée dans Le JDD, dimanche 19 juillet. « Ce qui nous menace, ce n’est pas l’excès d’Europe mais son insuffisance », estime le président français. Il prend le prétexte d’un hommage à Jacques Delors, un de ses mentors politiques, pour rappeler comment l’ancien président de la Commission sut, en 1985, passer outre une Europe « bloquée par les égoïsmes nationaux » pour lui « redonner un souffle, une vision, un projet ». Hollande parle là tout autant de la situation de 2015. « L’Union ne peut se réduire à des règles, des mécanismes, des disciplines », dit-il encore, avant de défendre à nouveau l’idée d’un « gouvernement économique de la zone euro. » « Les circonstances nous conduisent à accélérer », estime Hollande. Mais sans donner plus de détails sur les outils précis ou le calendrier.

Sur le principe, c’est une vieille marotte de la France. Nicolas Sarkozy déjà, avec Angela Merkel, avait plaidé en 2011 pour un « gouvernement économique de la zone euro ». François Hollande l’a repris à son compte, très vite après son arrivée à l’Élysée. En 2013, il a présenté une contribution avec la chancelière allemande intitulée « La France et l’Allemagne ensemble pour renforcer l’Europe de la stabilité et de la croissance », dans laquelle les deux dirigeants plaidaient pour une plus grande coordination des politiques économiques entre les pays dotés de la monnaie unique, grâce notamment à la mise en place d’indicateurs communs et à la convergence des systèmes fiscaux. À l’époque, ils parlaient déjà de « sommets plus réguliers de la zone euro » et de « structures dédiées spécifiques à la zone euro à mettre en place au sein du Parlement européen ». Cette dernière demande rejoint celle d’un « parlement de la zone euro ».

La crise grecque a renforcé dans l’opinion la méfiance vis-à-vis des institutions européennes, tant les créanciers ont humilié les Grecs et infligé une nouvelle cure d’austérité dont tous les économistes, ou presque, disent qu’elle ne fera qu’aggraver la situation de l’économie grecque. Quant à l’annulation, même partielle, de la dette, elle est repoussée à d’hypothétiques négociations futures. Puisqu’il n’est pas question pour François Hollande de revenir sur le choix de l’euro, il veut tenter d’éviter que le scénario grec ne se reproduise. Et que les considérations nationales, de l’Allemagne, de la Slovaquie ou des Pays-Bas, n’en viennent plus à menacer l’édifice tout entier. Avec un parlement et un gouvernement de la zone euro, François Hollande espère sortir des organismes sans âme qui dominent aujourd’hui le cœur de l’Union européenne. D’une certaine manière, « si l’on avait des politiques économiques communes, on pourrait mettre de temps en temps les règles de côté et prendre des initiatives politiques ». L’exécutif français est persuadé que pour éviter un nouveau scénario grec, il faut que la zone euro puisse veiller aux déséquilibres internes entre les pays, à l’origine de la crise actuelle, et qui ne peuvent pas être compensés par l’outil monétaire. Selon lui, les derniers accords, notamment le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG), ont renforcé les contrôles pays par pays – ce qui serait un gage de bonnes pratiques collectives (!?) –, mais sans veiller aux dynamiques globales que produisent les réformes mises en place dans chaque État. Il faudrait donc intégrer chaque équilibre national dans une vision partagée de l’équilibre de la zone euro.

Là encore, l’idée n’est pas neuve – le FMI, par exemple, n’a eu de cesse de répéter ces dernières années que l’Allemagne devait relancer sa consommation pour dynamiser son marché intérieur et cesser de tirer son économie par ses seules exportations. Sauf que la crise grecque a aussi révélé au grand jour l’incroyable dureté ordo-libérale de Berlin et la puissance politique de l’Allemagne dans les institutions européennes. Comment imaginer que la France de François Hollande puisse obtenir un renforcement de la zone euro qui ne s’aligne pas sur les positions allemandes ?

Enfin, plus structurellement, comment imaginer que le parlement et le gouvernement économique de la zone euro puissent produire réellement du débat et des choix politiques innovant si rien de ce qui est mis en place dans chacun des traités depuis Amsterdam (1996) n’est remis en cause ? Quelle sera la légitimité démocratique du gouvernement économique ou du parlement de la zone euro, s’ils se contentent – sans doute avec moins de violence que le zélé Jeroen Djisselbloem – d’appliquer le carcan réglementaire et budgétaire gravé dans le marbre du TSCG, que François Hollande considère comme une garantie de bonnes pratiques collectives ? Quelle sera ce nouvel outil démocratique si comme le dit Jean-Claude Juncker « il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens… » ? Quelle est la marge de manœuvre pour une représentation efficiente de la souveraineté populaire si tout continue de se jouer entre la BCE et la CJUE ?

L’avenir de l’Europe constitue une question délicate, en effet, car les vœux pieux sont devenus inaudibles voire insupportables.

On ne peut pas se contenter de prôner une « sortie par le haut » , à savoir un saut fédéral. Dans le contexte du rapport de force mis en évidence récemment, il entraînerait une limitation supplémentaire de souveraineté nationale au service des recettes de l’ordo-libéralisme. C’est d’ailleurs ce que demandent explicitement les Allemands. En quelque sorte, un traitement à la grecque de nature « préventive », sans même besoin de la justification d’une situation de crise…

En même temps, une solidarité accrue ne passe pas simplement par une union budgétaire se traduisant par des transferts financiers et des mises sous perfusion, même si c’est absolument nécessaire à l’occasion, mais plutôt, à mon avis, par une coordination des politiques économiques au service d’une stratégie de croissance équilibrée à l’échelle de l’Europe : que tous les États membres avancent de concert en cas de « choc symétrique » ou, au contraire, se répartissent les rôles en cas de choc asymétrique ou si certains ne peuvent plus mener de politique de soutien à l’activité alors que leurs partenaires le peuvent encore. Évidemment, la mutualisation de certaines fonctions, comme dans n’importe quel État, créerait aussi des solidarités bienvenues économiquement et socialement.

La question de la mise en cause de l’indépendance de la BCE (ou tout du moins la capacité d’une institution démocratique à disposer de la menace efficace de changer rapidement et/ou facilement son statut, ses missions), tout comme des équilibres jurisprudentiels issus des décisions de la CJUE devraient aujourd’hui être également sur la table pour tout socialistes conséquents.

III- Y a-t-il une sortie par le haut de la crise de la construction européenne ?

Mais tout cela ne constitue-t-il justement des vœux pieux ? Qui peut croire que l’Europe du Nord accepterait cette vision ? Qui peut croire qu’en l’état du débat politique en Allemagne les grandes lignes de l’ordo-libéralisme inscrites dans les traités européens puissent être rediscutées, alors qu’elles font aujourd’hui consensus entre le SPD, la CDU-CSU et le FDP ? Qui peut croire qu’une telle démarche puisse affronter avec suffisamment de persévérance les multiples consensus nécessaires pour une modification substantielle des traités ?

De fait, le saut fédéral et démocratique qui permettrait d’inventer une souveraineté populaire à l’échelle européenne (sans pour autant qu’il y ait un peuple européen) a été rendu impossible par les dispositions de révision des traités contenu dans le projet de TCE puis dans le traité de Lisbonne.

Le moment historique que nous vivons risque de nous conduise à préconiser un renforcement des souverainetés nationales au détriment de la supervision européenne (qu’on nous laisse au moins la liberté de mener une autre politique), ce qui n’est pas un discours facile à défendre au PS.

L’accord européen du 13 juillet a montré que la zone euro avait les moyens d’exercer une pression absolue sur ses membres récalcitrants. Pour les gauches socialiste et radicale, l’appartenance ou non à l’Union économique et monétaire va probablement s’imposer comme la nouvelle question stratégique centrale.

Avant l’accord trouvé le 13 juillet entre la Grèce et l’Eurogroupe, les analyses s’inquiétant de la domination allemande ou de l’autoritarisme à l’œuvre dans l’Union européenne (UE) peinaient à sortir des marges du débat public. Désormais, depuis les rangs de la gauche radicale jusqu’à la presse financière internationale, elles sont presque devenues banales.

Les partisans les plus farouches de l’intégration européenne vivent ce que l’on pourrait appeler un « moment Dorian Gray », en découvrant avec effroi le véritable visage de ce qu’est devenue la construction européenne.

En revanche, ceux qui annonçaient depuis l’arrivée de Syriza au pouvoir qu’il n’y aurait pas de moyen terme entre sa soumission ou sa rupture avec l’ordre européen, peuvent triompher : au-delà de l’absurdité économique du plan, reconnue par quasiment tous les observateurs (jusqu’à Dominique Strauss-Kahn, qui a parlé de « diktat »), c’est la fiction d’une union toujours plus étroite entre les peuples qui a volé en éclats avec l’humiliation politique infligée à Tsípras et le caractère vexatoire, voire néo-colonial, des exigences de ses créanciers.

Au sein de l’UEM, l’Allemagne bénéficie d’une « emprise hégémonique », qu’elle tient de son poids économique, de ses positions institutionnelles et de sa capacité à se lier aux différentes sensibilités de l’Eurogroupe. Son intransigeance parle aux États de l’Europe nordique ou orientale, qui partagent son modèle économique ou sont intégrés à sa machine exportatrice. Ses positions dures ne sont pas désavouées par les gouvernements ayant appliqué une austérité contestée en interne. Et elles sont accommodées par d’autres pays, dont la France, pour qui la préservation du périmètre européen est un impératif géopolitique autant qu’idéologique. Angela Merkel parlait à ces pays autant qu’à son Bundestag en y déclarant que l’euro « symbolise [la] communauté de destin » de l’UE.

Une telle association entre la monnaie unique et l’idéal européen constitue un ressort normatif puissant des prudences de la gauche socialiste et radicale, sans parler du « tabou » que l’abandon de l’euro représente pour les social-démocrates devenus sociaux-libéraux. Cette conviction profonde et consensuelle est un motif de plus (avec la pression commune à la dévaluation interne) pour dresser l’analogie entre l’euro d’aujourd’hui et l’étalon-or d’avant la crise des années 30. Dans La Grande Transformation, Karl Polanyi écrit ainsi que « la croyance en l’étalon-or était la foi de l’époque. Credo naïf chez les uns, critique chez les autres, ou encore credo satanique accepté dans la chair et rejeté en esprit. Mais il s’agissait de la même croyance (…) d’où la miraculeuse union des capitalistes et des socialistes ».

Ainsi, dans toute la classe politique allemande, une conviction est profondément ancrée que l’hyper-inflation des années 1920 auraient été l’antichambre du National-Socialisme ; pourtant au-delà des autres raisons historiques et politiques propres à la construction de l’État allemand, les raisons économiques qui facilitèrent l’accession au pouvoir d’Hitler et des Nazis sont ailleurs : la déflation des années 1930, un taux de chômage supérieur à 25%, avec des politiques d’austérité parfaitement inefficaces qui aggravaient le mal. Cette petite musique économique n’est d’ailleurs pas sans rappeler la situation présente.

Peu importe finalement que les motivations psychologiques de l’Allemagne pour imposer l’ordo-libéralisme à l’UEM soient historiquement erronées – tous les États-nations, tous les peuples « délirent » leur histoire – mais nous n’aurions pas dû faire l’impasse sur leurs conséquences à partir du moment où nous nous sommes engagés avec nos voisins dans l’UEM. Pour les Allemands, l’orthodoxie monétaire et financière a été sacralisée et constitutionnalisée ; l’UEM et son évolution ont purement et simplement décliné à l’échelle européenne cette réalité politique nationale, devenue la condition sine qua non de l’Allemagne pour s’y engager.

C’est pourquoi tous les projets de réorientation de la construction européenne – y compris les nôtres – qui font l’impasse sur l’intransigeance allemande (posture consensuelle dans sa classe politique – à l’exception de Die Linke) ne peuvent prétendre à aucune crédibilité.

Collectif Les Socialistes Val-d’Oise

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